Il y a des actualités dans le monde qui nous poussent à lever le nez de nos occupations quotidiennes – et qu’on se le dise, tout du moins me concernant, plutôt sereines comparativement à d’autres.
Ces actualités sont venues tambouriner à la porte de ma conscience. Comme des espèces de voleurs de quiétude, bruyants et mal éduqués. Et le mouvement intérieur que cela a suscité, m’a évoqué trois possibilités pour cette rubrique « Des livres phares ».
Comme il me fallait en choisir un, mon dévolu s’est posé sur « Il n’y a plus de temps à perdre » de Pema Chödrön, nonne bouddhiste qui depuis bien des années, guide une partie de mes pas. Mais je dois vous avouer qu’à cette époque où tout semble s’accélérer – les tensions, les fractures, les colères – « La Bhagavad Gîtâ – ou l’art d’agir » de Colette Poggi, ou le fameux « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel, auraient été tout aussi pertinents.
Trois voix, trois contextes, trois traditions : le bouddhisme, la sagesse de la Bhagavad Gîtâ, et l’engagement citoyen, et pourtant cette même invitation de ne pas détourner le regard. Tous trois, à leur manière, dessinent une voie exigeante et profondément actuelle : celle d’un être humain capable de ressentir, de rester présent, et d’agir, non pas depuis la réaction ou la colère, mais depuis une conscience éveillée, reliée et responsable.
« Il est urgent d’agir » ne propose ni fuite, ni consolation facile. Il propose un chemin – certes exigeant, mais profondément humain : celui de la Voie du Bodhisattva*, de celui ou de celle qui choisit de rester ouvert, même quand le monde se ferme.
UNE ÉPOQUE QUI SE DURCIT
Il suffit d’ouvrir les yeux pour le sentir. La violence n’est plus seulement extérieure : elle s’infiltre dans les mots, dans les regards, dans les relations. L’impatience remplace l’écoute, le jugement prend la place de la nuance, l’individualisme se renforce, parfois au point d’écraser toute forme d’empathie. Nous vivons dans un monde saturé d’informations, mais appauvri en présence. Les liens se fragilisent, le vivant s’épuise.
Et, au cœur de tout cela, une sensation diffuse : quelque chose se désaccorde profondément.
Dans ce contexte, lire Pema Chödrön n’est pas un luxe, c’est une nécessité.
LA VOIE DU BODHISATTVA : RESTER OUVERT DANS UN MONDE QUI SE FERME
Le cœur de ce livre repose sur un texte ancien : La Voie du Bodhisattva de Shantideva**. Mais Pema Chödrön ne se contente pas de le commenter. Elle le rend vivant, concret, applicable ici et maintenant :
Être un Bodhisattva, ce n’est pas être parfait. Ce n’est pas être toujours calme, toujours sage, toujours aligné.
C’est faire un choix intérieur : ne pas se fermer. Même quand c’est inconfortable, même quand c’est injuste, même quand tout pousse à se protéger, à se durcir, à se couper.
C’est accepter de rester en lien avec la réalité telle qu’elle est – avec ses aspérités, ses contradictions, ses douleurs – sans se détourner.
APPRENDRE À RESTER AVEC CE QUI DÉRANGE
L’un des enseignements les plus puissants du livre est peut-être celui-ci :
ce que nous fuyons est précisément ce qui peut nous transformer.
La colère, la peur, la honte, la vulnérabilité… sont paradoxalement des « moyens habiles » pour se rapprocher de l’équanimité. Mais dans le monde actuel, tout nous pousse à éviter ces états, à les fuir, à les anesthésier, à les masquer, à les projeter sur les autres.
Pema Chödrön propose l’inverse :
Rester
Observer
AccueillirCe qui est là, en nous, dans l’instant
Non pas pour se complaire dans la souffrance, mais pour cesser de la fuir. Car c’est dans cette fuite que naissent les comportements les plus destructeurs : l’agressivité, le repli, la domination, l’indifférence…
Apprendre à rester avec ce qui dérange, c’est désamorcer la violence à sa racine.
UNE RÉPONSE À LA CRISE DU LIEN
Ce livre parle profondément de relation. De notre manière d’être avec les autres, mais aussi et surtout avec nous-mêmes. Car dans un monde où les relations deviennent souvent transactionnelles, rapides, superficielles, il nous rappelle cette chose essentielle : nous ne sommes pas séparés. Nous ne faisons qu’UN.
Il m’empêche d’oublier que la souffrance de l’autre n’est pas étrangère à la mienne, que la dureté que je rencontre à l’extérieur fait écho à celle que je porte parfois en moi. Qu’un mouvement ou mot de mauvaise humeur que l’on m’oppose de temps en temps, ne me sont pas totalement étrangers.
La voie du Bodhisattva nous invite à cultiver la compassion, non comme une idée abstraite, mais comme une pratique quotidienne :
Écouter vraiment
Répondre sans agresser
Reconnaître l’humanité, même là où elle semble absente
UNE ÉCOLOGIE INTÉRIEURE POUR UN MONDE EN DÉSÉQUILIBRE
Ce qui est frappant, en lisant ce livre aujourd’hui, c’est à quel point il entre en résonance avec la crise du vivant que nous traversons, et également avec cette période de guerres intenses aux quatres coins du globe. Car les manières dont nous traitons la Terre et le « peuple d’à côté », ne sont pas dissociées de la manière dont nous traitons nos émotions, nos relations, notre propre corps.
Un monde intérieur agité, fragmenté, en lutte permanente, ne peut pas engendrer un monde extérieur apaisé, serein, en paix.
Pema Chödrön pose les fondations invisibles d’une écologie du cœur :
Prendre soin de son esprit
Apaiser ses réactions
Développer la patience, la douceur, la lucidité
Ce travail intérieur n’est pas secondaire, il est fondamental.
IL N’Y A PLUS DE TEMPS À PERDRE
Le titre de ce livre n’est pas une formule, c’est un appel. À la façon du « Indignez-vous ! »
Il n’y a plus de temps à perdre à attendre que le monde change sans nous.
Il n’y a plus de temps à perdre à espérer que la paix viendra de l’extérieur.
Il n’y a plus de temps à perdre à repousser ce travail intérieur, souvent inconfortable, mais essentiel. Chaque moment est une opportunité :
De réagir autrement
D’écouter vraiment
D’aimer inconditionnellement
Ce livre nous rappelle que la transformation du monde ne commence pas dans les grandes décisions, mais dans les gestes les plus simples, les plus discrets, les plus quotidiens.
LIRE POUR SE TRAVERSER ET SE TRANSFORMER
Lire Pema Chödrön, c’est accepter l’inconfort car certaines phrases vous dérangeront, d’autres entraineront une résistance intérieure, et d’autres encore ne seront assimilables qu’après un long travail de gestation.
Et c’est justement là tout son intérêt : ce livre se traverse, s’intègre, se vit.
Se vit comme une philosophie de Vie.
Comme une invitation à Être présent.
À être ouvert.
À être en lien.
* Bodhisattva : dans la tradition bouddhiste, le Bodhisattva est celui ou celle qui s’engage sur un chemin d’éveil tout en choisissant de rester en lien avec le monde. Plutôt que de se retirer définitivement de la souffrance, il décide de demeurer présent, ouvert et engagé, afin d’accompagner tous les êtres vers plus de conscience et de libération. C’est une voie de compassion active, qui invite à ne pas détourner le regard, mais à transformer sa manière d’être au monde.
** Shantideva Shantideva est un moine bouddhiste indien du VIIIᵉ siècle, auteur du texte majeur « La Voie du Bodhisattva – Bodhicaryāvatāra » –. À travers ses enseignements, il propose un chemin profondément exigeant et lumineux, fondé sur la patience, la compassion et la transformation intérieure.




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